Par Abdellali Merdaci
Carricature: Négociation Israélo-Palestinienne. Source: Alittihad Newspaper.© Copyright www.vr-africa.com, 06/2012
Posture et imposture littéraires
Le paquetage du voyageur d’Israël
La seule force qui entraîne Sansal, qui écrase tout et agrée toutes sortes de subterfuges, c’est la gloire littéraire. Il est tout entier dans cet affairement où il ne néglige aucune ressource, à l’aune d’une furieuse appétence de lauriers. L’écrivain ambitieux a compris que pour monter au pinacle, il n’en finira pas de claquer les verges sur Alger, ses généraux, ses spadassins barbus, et sur tout ce qui, par hypothèse, dérange la communauté juive et bientôt l’État hébreu. Quitte à faire, par effet de rétroaction, depuis Paris, un agent stipendié du système ou un antisémite avéré tout critique de sa démarche. Auteur, entre 1998 et 2011, de six romans, Boualem Sansal a reçu des récompenses de second et troisième rangs pour quatre d’entre eux ( Le Serment des barbares, 1999, Prix du premier roman, Prix Tropiques ; L'Enfant fou de l'arbre creux, 2000, Prix Michel Dard ; Le Village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller, 2008, Grand prix RTL-Lire 2008, Grand Prix de la francophonie 2008, prix Nessim Habif de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique ; Rue Darwin,2011, prix de la Paix des libraires allemands). Il a conscience que de maigres accessits comme le prix des lecteurs de RTL ou une médaille de la société des gens de lettres ne sanctifient pas le succès et la fortune d’un écrivain. Est-ce seulement cela la raison d’une hyperactivité pour enraciner les étais d’une improbable carrière littéraire en France ? En 2011, le prix de la Paix des libraires allemands — relativement coté, dont il serait, toutefois, prudent de lire l’exposé des motifs qui lui a valu leur attention unanime — apporte une première réponse et justifie cette fringale de reconnaissance jamais apaisée. Après une partie de sa carrière passée à confondre le pouvoir d’Alger et ses collusions avec la doctrine nazie et à pourfendre l’islamisme, pour se résoudre, last but not least, à réformer l’islam (pour le «libérer, décoloniser, socialiser», Marianne Payot, 2011), Sansal a désormais le bon usage du filon juif, et son séjour en Israël est le point d’orgue dans la maturation d’une posture d’écrivain «opposant» et «philosémite», comme si le discours algérien était fondamentalement mû par l’antisémitisme. Il ne s’agit pas ici de discuter sa liberté – et celle de tout Algérien — de circulation, la question qui se pose est celle de sa légitimité d’auteur confabulant sur l’Algérie, très contestable et à bon droit contestée. Sansal a conçu une œuvre et son fuligineux discours d’escorte pour des lectorats étrangers, selon un horizon d’attente bien entendu, en dehors de toute présence active, concrètement observable, dans son propre pays. L’incohérence de cette position entache nécessairement son discours et son appréciation politique de l’Algérie des dernières décennies, sujet unique de ses œuvres. Autant le discours sur Israël de ses interlocuteurs à Tel-Aviv et à Jérusalem, les romanciers Amos Oz, David Grossman (qui sont depuis plusieurs années distribués en Algérie et lus par les Algériens) et Avraham B. Yehoshua, intègre le champ d’une histoire de violences répétées et en reproduit la fragmentation dans des œuvres littéraires, célébrées au premier plan par les lecteurs israéliens, autant celui de Sansal sur l’Algérie, défini par la surcharge rhétorique sur le système de pouvoir algérien et l’islamisme, réunis dans la même détestation, et l’antisémitisme qui, semble-t-il, devrait caractériser tous les Arabes, fonctionne à vide. Pour diverses raisons :
1 - Répondant au cahier des charges de l’édition française et aux desideratas du «lecteur moyen français», s’empêtrant dans la qualification, autrefois épinglée par Malek Haddad, d’«Arabe de service », Sansal n’écrit pas pour les Algériens. Ce qu’établirait subséquemment une analyse du «lecteur implicite» (Wayne C. Booth, Wolfgang Iser) dans ses textes et de la figure du narrataire.
2° - Son face-à-face avec le pouvoir algérien – qui dans les faits n’est qu’une vue de l’esprit – s’enferme dans le pathétique. Il en vient même à utiliser à son endroit, comme dans un raptus, le discours de l’extermination : «On a vu alors que les dictatures sont extrêmement puissantes parce qu’une dictature, ça n’est pas un homme, mais un système très enraciné, et qu’il est très difficile de désherber : même en utilisant les désherbants les plus puissants, trois mois après tout repousse.» (Grégoire Leménager, 2011). Curieux ces «désherbants puissants» que ne désavoueraient pas les spécialistes de la «solution finale» ?
3° - A Jérusalem et à Tel-Aviv, que pèse Boualem Sansal, qui court derrière le grand œuvre, qui a répudié la littérature pour les clameurs du scandale, face à ses interlocuteurs israéliens ? Faut-il croire que son dialogue, sur les plans politique et littéraire, avec des écrivains israéliens plus pénétrés de leur métier, bien enracinés dans leur pays, plus exigeants dans leur rapport aux situations politiques de leur pays et du Moyen-Orient, sincères partisans de la paix avec les Palestiniens, qui sont l’honneur de la littérature de leur pays, qui s’adressent aux Israéliens en Israël, se satisfera des seules pétitions de principe – qu’il livre habituellement aux médias occidentaux — sur le nazisme, l’antisémitisme et les Dioscures algériens, le système et l’islamisme meurtrier, qui en seraient les pendants ? En somme, voici ce qui garnit chichement le paquetage du présomptueux voyageur d’Israël : une œuvre littéraire accordée aux circonstances, vouée aux critères publicitaires de l’autopromotion, une écriture désocialisée, sans assise ni dans la société algérienne d’origine ni dans la société française à laquelle elle est destinée, et un argumentaire politique parsemé de vœux pieux et de contre-vérités. Sur l’Algérie, Sansal a coutume de présenter les faits dans le canevas d’une «rétrodiction» (Paul Veyne), jouant sur l’ambivalence d’événements du passé et sur leur insertion dans le présent et dans l’avenir. Il lui suffit ainsi de penser comme probable la relation dans le passé des Algériens au nazisme, à l’antisémitisme, à l’islamisme, pour qu’elle devienne vraie dans leur présent ou qu’elle trouve confirmation dans leur avenir. Cependant, l’histoire enseigne qu’à quelques exceptions notables (Abdellali Merdaci, 2008), l’Algérie et les Algériens ne sont pas des zélateurs du nazisme, cela est connu depuis les positions de Messali Hadj et du PPA sur cette doctrine pendant la Seconde Guerre mondiale ; ni les fourriers de l’antisémitisme : ce sont les populations, les élites indigènes et leurs partis, toutes sensibilités confondues, qui se sont solidarisés avec les juifs d’Algérie lorsqu’ils perdaient leur statut de Français et étaient mis au banc de la société coloniale par l’Etat français de Vichy. En mai 1922 déjà, dans cette société coloniale qui les a divisés, La Voix des Humbles, organe des instituteurs algériens d’origine indigène, relevait dans son éditorial- programme : «On ne saurait donc trop blâmer ceux qui manifestent le mépris de l’Arabe et du juif et qui provoquent de regrettables actes de vengeance.» (Abdellali Merdaci, 2007). Les Algériens ont été, par dizaines de milliers, les premières victimes dans le monde de l’émergence d’un islamisme délétère, qui continue à menacer leur nation et leur unité.
Des attentes de consécration
Sansal ne peut être, pour l’Algérie, le Vassili Grossman (1905- 1964) de Vie et destin, ouvrage longtemps interdit en Union soviétique, dont la version intégrale est publiée en Europe en 2005. Si le parallèle entrepris par l’écrivain ukrainien entre le nazisme et le stalinisme, leurs charrois de morts, leurs camps d’extermination et leurs goulags, correspond à des histoires qui révulsent l’humanité, comment le rendre objectif pour l’Algérie ? La stratégie de communication de Sansal repose sur la décomposition du langage, sur l’évitement des procédures de véridiction des mots, sur l’effondrement du sens. Même si formellement, rien ne rattache, depuis sa création en 1962, l’Etat algérien, ses textes fondamentaux et ses pratiques au nazisme et à l’antisémitisme, à leurs milices fascistes, à leurs camps, la charge destructrice de ces mots est prescrite par l’écrivain dans l’image fantasmée de l’Algérie qu’il construit et qu’il fait valoir à l’étranger. Dans le pays indépendant, qui croit à sa littérature nationale, l’auteur du Village de l’Allemand, plus préoccupé par Paris, Francfort et désormais Tel-Aviv, pense, écrit et vit la littérature dans une conscience typiquement française. Cette forme d’aliénation néocoloniale oriente les conduites du romancier en en agrégeant les effets de réclame – nombreux, disparates et cumulatifs. Débite-t-il à l’envi «nazisme» et «camps» algériens, s’accrochant désespérément à un succès de scandale ? Tôt – ou tard –, cette opération de démolition par la fiction (et par les déclarations médiatiques qui la supportent) du monde réel algérien sera payante. Le voyage d’Israël confortera – à court terme – les attentes de consécration de l’écrivain dans le champ littéraire germanopratin, au bénéfice d’une posture littéraire rageusement hérétique, mais en définitive bien factice, parce que Sansal qui vitupère à Paris n’existe pas à Alger. Cette posture littéraire, si elle amplifie une œuvre et une carrière – tournées vers l’étranger —, reste sans lendemain ; elle confinerait, à terme, à l’extraordinaire imposture littéraire, au demeurant très borgésienne, d’un écrivain fictif. Il n’y a pas chez Sansal une assignation au champ littéraire algérien, à ses compétitions et à ses enjeux de captation de légitimité et de pouvoir symbolique. Pour faire entendre la voix (littéraire et politique) de l’Algérie en Israël ou partout ailleurs dans le monde, il aurait fallu que Boualem Sansal n’excipe pas seulement d’une adresse en Algérie, comme il se plaît à le marteler, mais aussi qu’il y trouve un lieu d’expression cardinal dans la complexe maturation de sa littérature nationale, loin des foucades et des incantations. L’exploitation carriériste par Sansal du vécu juif, le tropisme israélien, la solidarité envers l’État d’Israël et le sionisme qui en découlent, accentués depuis la publication du Village de l’Allemand, doivent au plan de carrière et à ses indémontables crescendos réglés aux impulsions de Paris, aux accommodements d’une pose devant la gloire et à ce qui demeure un périlleux ego. L’écrivain, plus que l’homme, qui a fait le choix de la fortune de l’oppresseur contre la souffrance de l’opprimé, devra l’assumer face au silence blessé des enfants de Palestine, aux plaies toujours vives et aux décombres de Ghaza aux tombes ouvertes.
A. M.
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