Par Badis Guettaf
Dimitris Christoulas s’est tiré une balle dans la tête, en face du Parlement grec. Il a laissé une lettre. «… je ne trouve pas d’autre solution qu’une fin digne, avant que je ne commence à chercher dans les poubelles pour me nourrir. Je pense qu’un jour les jeunes sans avenir prendront les armes et qu’ils pendront les traîtres sur la place Syntagma…» On ne sait pas ce qui va en résulter. Le suicide de Mohamed Bouazizi a été promu au rang d’événement majeur par la classe politique dominante en France. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a inauguré, pour le marquer, une place à Paris au nom du Tunisien qui a préféré «mourir plutôt que de vivre dans la misère» et dont il fallait «honorer la mémoire». Touchante attention, pourrait-on penser, de la part de gens qui, entre tout, ont tenu à démontrer qu’ils sont sensibles à la détresse de gens, sans y être obligés. Les mêmes ont voté à la quasi-unanimité l’envoi de bombardiers sur le peuple libyen. Les deux faits seraient liés par le même souci de soutenir ce «printemps» qui devait fleurir chez les Arabes et peuples assimilés. La main sur le cœur, ce serait l’amour de l’Humanité souffrante qui animerait ces bonnes âmes. On pourrait croire que, chez eux, la justice, les droits de l’homme et la démocratie sont bien établis et que les Bouazizi ne peuvent exister sous leurs cieux. Pourtant, les 29 février et 11 mars derniers, deux travailleurs salariés de La Poste se sont suicidés sur leur lieu de travail. L’un d’entre eux avait écrit un message SOS à sa direction et se disait «dos au mur». Ce n’étaient pas les premiers, en 2009 les syndicats en ont recensés 77, un chiffre jugé sous-estimé selon des observateurs. A France Télécom on dénombre 28 suicides depuis 2008. On compterait aussi 400 suicides par an dans l’agriculture. «Savoir que les suicides augmentent pendant les périodes de crise… C’est une découverte importante pour ceux qui travaillent sur la prévention du suicide» déclare James Mercy, du Center for Disease Control and Prevention (Etats-Unis). Sans plus, et ces suicidés n’émeuvent pas plus que de mesure. Ils n’annoncent rien, de ce côté des choses, que la «fragilité» de situations purement individuelles, dans le meilleur des mondes. Parce que ce monde, en France par exemple, aurait connu son «printemps» il y a fort longtemps, en 1789, et depuis tout se passe bien, sauf pour certains qui ne devraient peut-être s’en prendre qu’à eux-mêmes, ou prendre leur mal en patience. La réalité est que 1789 a débouché sur 1794 où les «sans-culottes» ont été remisés, une fois qu’ils avaient contribué à instaurer le système économique qui perdure et qui pousse leurs descendants au pire, à attenter à leur vie. En 1871, il y a bien eu la tentative de remettre les choses à plat. Les ouvriers parisiens et ceux parmi les intellectuels et soldats qui furent de leur camp furent massacrés par dizaines de milliers, pour que nul ne pense plus jamais à déranger l’ordre établi. Celui du libéralisme qui tue, quand il faut, ceux qui n’ont que leur travail à faire valoir. C’est pour cela que ces suicidés ne provoqueront pas d’ostentation humanitaire, ni chez le maire de Paris, ni chez les faiseurs officiels de martyrs.
Badis Guettaf.
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